
C’est le printemps. Le sol dégèle et es rebuts semblent fleurir sur le béton, reliquats de notre négligence et d’un peu de pensée magique. Comme si, par magie, l’hiver allait manger les déchets qui sont jetés par terre ou qui débordent des poubelles.
Le temps est inégal. C’est parfois beau, mais souvent venteux, froid et gris. En avril… vous connaissez la suite.
C’est aussi la saison des vélos abandonnés. Comme les autres détritus, ils semblent soudainement plus nombreux dans le paysage.
Ou alors, et j’ignore pourquoi, au printemps, je les remarque plus qu’à l’habitude. Je les toise en marchant dans la rue. J’observe leur piteuse allure. Carcasses tordues, décharnées, dont le squelette est resté enchaîné à un poteau ou quelqu’autre structure de métal.
Il leur manque une ou deux roues. Les freins sont ouverts, des câbles pendent. Le cadre est tordu. Rouillé.
Je me demande toujours qui les a laissés là. Pourquoi les a-t-on abandonné. Je m’imagine toutes sortes de choses.
Leur propriétaire est-il revenu pour le récupérer, mais on lui avait volé les roues, et il a préféré laisser le reste sa bécane à son sort? Cet autre engin laissé au sol avait-il été volé, brièvement utilisé, puis garoché là? Appartenait-il à un jeune, un étudiant, une personne qui n’avait pas les moyens d’en racheter un, avant d’être ainsi dérobé?
Il y a dans ces cadavres de vélo éventrés et encore enchaînés au mobilier urbain -ou à eux-mêmes- quelque chose d’infiniment triste. Ils semblent tous nous raconter une histoire de dérive humaine, d’abandon, de vandalisme, de vol ou de négligence. Une sorte de fossile contemporain qui stimule ce que mon imagination recèle de plus morose.
Je voudrais en savoir plus sur les personnes qui les ont abandonné, ou que l’on a dépossédé. J’ai comme l’impression, chaque fois, d’avoir sous le yeux le témoin de petites tragédies du quotidien. Comme avec ce manteau, accroché sur un bollard de piste cyclable, rue du Pont, quartier St-Roch, vendredi soir de la fin mars à 21h. Qui l’avait mis là et pourquoi? Il a fait -15 cette nuit-là. Quelqu’un l’avait perdu, oublié? Cette personne a-t-elle souffert du froid?
Les vélos abandonnés sont, dans mon esprit, des condensés de la violence de notre société. Un symbole. Ils me font imaginer des destins détraqués, sortis de leurs rails, partis en vrille. Les vies qui dévalent une pente, inexorablement, en roue libre. Des vies en lambeaux, prisonnières du cadenas U des différentes conditions dont elles sont les esclaves.
Les vélos abandonnés m’émeuvent parfois aux larmes.